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Abidjan : A la découverte du cofondateur de Spaci, spécialiste des espadrilles

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Spaci produit des espadrilles et emploie des jeunes défavorisés d’Abidjan, entrevue de Ismaël Soumahoro, cofondateur de l’initiative.

Présentez-vous à nos lecteurs

Bonjour, je m’appelle Ismaël Soumahoro, je suis Ivoirien et je vis à Abidjan. Depuis tout petit, j’ai été attiré par la création de valeurs par la vente. J’ai fait des études de gestion, mais j’ai toujours eu une activité plus ou moins entrepreneuriale en parallèle. Petit, j’aidais ma grand-mère à vendre de l’eau à Séguéla, dans le nord du pays, pendant les grandes vacances ; j’ai cocréé une structure de livraison de pain à domicile quand j’étais étudiant et puis j’ai monté une ligne de vêtement – 2POD’S, avant d’en arriver à Spaci.

Dites-nous quelque chose sur votre ville de résidence que nos lecteurs ignorent sûrement?

Abidjan est la ville de la fête, peu importe la situation, les Abidjanais trouvent toujours le moyen de faire la fête. Un exemple lors de la crise postélectorale en 2011, un couvre-feu avait été instauré de 12 h à 6 h, je vous laisse imaginer ce qui se passait à ces heures-là, c’est à ce moment que certain Abidjanais s’enfermaient dans des dances club et bar pour faire la fête jusqu’au petit matin comme quoi, « c’est l’homme qui a peur sinon ya foy ! »

D’où vous est venu le nom SPACI?

Simplement : SPACI signifie espadrilles de Côte d’Ivoire et cela correspond vraiment à notre vision. On tenait à créer des chaussures faites pour monsieur tout le monde en Côte d’Ivoire, une chaussure facile et confortable à porter et accessible à la majorité.

Quel a été le déclic et comment l’aventure SPACI a-t-elle démarré?

J’aimerais juste prendre un pas en arrière. Avant de créer Spaci, j’avais lancé 2POD’S avec un copain, Ben. On avait créé cette ligne de vêtements, car on aimait bien les fringues et la mode. Mais ce petit business m’a fait réaliser le faible choix laissé aux gens ici pour s’habiller et se chausser : soit des produits neufs et chers, soit des fripes au yougou-yougou et pas chères du tout. Du coup, j’ai eu envie de me lancer et de produire mes propres chaussures. C’est aussi l’histoire d’une rencontre : à cette époque, j’ai rencontré Clavert, qui avait alors dix ans d’expérience en cordonnerie. Il souhaitait passer de la cordonnerie de rue à une boutique de bottiers. Il m’a appris le métier. De mon côté, j’ai amené mes connaissances et ma petite expérience en gestion. On s’est associés pour créer une entreprise insérant des jeunes défavorisés, « des jeunes de l’allée » en leur apprenant à confectionner des chaussures. Le choix des espadrilles s’est fait naturellement, c’est un modèle facile à porter et que les gens aiment bien.

Quelles sont les difficultés que vous avez pu rencontrer et comment les avez-vous surmontées ?

La principale difficulté que j’ai rencontrée a été de travailler avec une personne analphabète. Nous n’avions pas le même horizon de temps, eux vivaient au jour le jour, sans vouloir attendre, quand de mon côté j’ai tendance à me projeter, parfois un peu trop loin ! J’ai commencé par fixer un salaire hebdomadaire, puis mensuel, pour leur permettre de sortir petit à petit du cercle de survie. En plus, le manque de formation suscite bien souvent un complexe d’infériorité qui peut être handicapant pour ces personnes. Il m’a fallu apprendre à les écouter, leur parler de ma vision et de ma rigueur en toute transparence. J’ai toujours montré les chiffres de mon entreprise à mon équipe pour les impliquer et les responsabiliser.

Au niveau de la production s’est posée une deuxième difficulté, non moins importante. La plupart des jeunes formés ont été débauchés par certains de nos plus gros clients. Une sorte de fuite des cerveaux ! Pour résoudre ce problème, j’ai beaucoup insisté sur la responsabilisation et le fait que Spaci leur appartient aussi.

Quelles ont été vous inspirations pour le design de vos différents produits?

Hum, pour la base, c’est l’espadrille classique, pas d’inspiration exotique de ce côté-là. En revanche, on a fait un réel effort sur la matière, pour trouver des matériaux recyclables et résistants. On a fait plusieurs tests de semelles, entre la gomme et le pneu. Pour les tissus, on a innové en produisant des espadrilles en jean. Ça nous a plu, car cela donnait une touche plus personnelle aux espadrilles.

J’ai en revanche apporté mon goût pour le basket en créant la Snack, qui est un modèle d’espadrille créé plus tard. C’est une espadrille en deux couleurs, inspirée des casquettes des basketteurs américains.

Enfin, plus tard est venue la Wigo. Elle est née d’une envie de créer une chaussure, ni trop classique, ni trop décontractée, s’adressant à des jeunes allant au boulot en jean – polo.

Vous employez de jeunes locaux. En quoi est-ce important pour vous?

C’est une manière pour moi de lutter contre le cercle de survie dans lequel beaucoup de jeunes ivoiriens ont été happés à cause de la crise – « la génération perdue » : absence de cadre scolaire, drogue, banditisme, manipulation politique, etc. Spaci emploie, mais surtout forme des jeunes en leur apprenant un métier dans un cadre où l’écoute et l’échange sont clés. Par exemple, ça arrive qu’un des jeunes dise qu’il a failli voler  un truc et puis s’engage un débat par un de ses voisins qui lui dit pourquoi ça n’aurait pas été bien, et puis chacun y va de son petit mot, dans une atmosphère de respect et le tout en nouchi !

Avez-vous un objectif en termes de jeunes que vous aiderez par vos actions? Si oui pouvez nous le partager ?

J’ai pour objectif de constituer une équipe de cinquante jeunes d’ici cinq ans. Mon grand souhait à plus court terme, c’est de mettre en place un cadre scolaire coordonné à Spaci : proposer aux jeunes réunis en petits groupes de travail des cours de français, d’éducation civique et de mathématiques par un professeur particulier qui viendrait tous les samedis. Et j’en profiterai aussi, surtout en orthographe !

En 4 ans, comment le projet a-t-il évolué?

Très lentement. Les deux premières années ont été au ralenti. Le déclic est survenu l’an dernier, avec une production qui est passée de deux cents à près de mille paires par mois. Ce boom a eu lieu grâce aux réseaux sociaux : le bouche-à-oreille sur Spaci s’est fait non plus seulement dans le quartier et ses environs, mais également sur Facebook, y compris à l’échelle régionale. Mon ami Nasser y a joué un grand rôle et il est devenu un des associés de Spaci. Cette visibilité a eu du bon, mais aussi du mauvais. En devenant connu dans les pays de la sous-région, on a été victime de notre succès : des concurrents des pays voisins ont copié certains de nos modèles et ont débauché deux de nos gars.

Comment l’essor d’internet et l’arrivée de sites de vente en ligne tels que JUMIA ont-ils impacté votre business?

C’est un canal facile pour nous en termes de visibilité et d’interconnexion. Jumia nous permet par exemple d’accéder à une logistique à laquelle il nous serait difficile, voire impossible d’avoir accès autrement. Cette plate-forme nous permet de nous concentrer sur la production en amont tout en leur laissant la main pour le marketing et la commercialisation.

Que prévoit SPACI pour les prochains mois? Avez-vous des projets de développement dans la sous-région?

On veut développer notre relation avec Jumia et créer un effet de levier avec cette plate-forme pour accroître notre chiffre d’affaires et ainsi être capable de renforcer notre équipe.

Dans la sous-région, on regarde attentivement le Ghana et le Burkina, où nous avons déjà travaillé. Nous connaissons ce marché donc nous songeons à y ouvrir une boutique d’ici quelques mois, même si de nombreuses autres options sont encore sur la table.

Quel regard portez-vous sur l’entrepreneuriat en Côte d’Ivoire? Qu’est-ce que vous aimeriez y voir comme changements?

L’écosystème n’est pas favorable à l’entrepreneuriat : le cadre réglementaire est lourd, avec beaucoup de charges pesant sur les entrepreneurs. Toutefois, de nombreuses initiatives se mettent en place, on sent que ça bouge. Le patronat est très actif de ce côté-là, en offrant des programmes de capital intelligent.

J’aimerais aussi que les jeunes ivoiriens, au lieu de compiler des business plans à rallonge, mettent le pied à l’étrier. Surtout, pour accélérer tout ça, je souhaiterais voir plus de propositions de financements alternatifs, c’est encore lacunaire en Côte d’Ivoire alors que les besoins sont forts.

Enfin, du côté de la demande, je suis content de voir que, même si c’est encore embryonnaire, le « made in Africa » devient de plus en plus prisé par les consommateurs africains, ce qui n’était pas gagné jusqu’alors, les gens ont toujours préféré les trucs venant d’Europe ou des États-Unis, dédaignant les produits locaux.

Par votre travail, vous influencez de façon positive les lecteurs d’AfrokanLife, pouvez-vous partager des conseils avec nos jeunes entrepreneurs?

La vie entrepreneuriale est faite d’embûches, de sacrifices qui parfois ne mènent à rien, mais il faut persévérer et ne pas baisser les bras : insister c’est exister !

Quelques questions courtes pour mieux vous connaître :

o    3 objets dont vous ne pouvez pas vous passer? Bon, ce n’est pas un objet, mais ma petite amie ! Et pour les vrais objets, mes écouteurs pour rester concentré et mon gros sac au dos.

o    Votre plat préféré? Les tomates farcies de ma grande sœur

o    Un pays africain que vous aimeriez visiterSao Tomé

Cette entrevue tire à sa fin, un message pour nos lecteurs?

Consommez africain !

Enfin si je vous dis Afro Inspiration, vous me répondez?

Vive le pagne et les produits recyclés.

Interview réalisée par  Jean-Luc /Co-fondateur de LYSD

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