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« Afriques Capitales »: nouvelle vision du monde et de l’art

expositionQuelle sera la portée historique de la grande exposition « Afriques Capitales », fer de lance d’une panoplie de manifestations programmées cette année en France sur les arts venus de l’Afrique ? En déclarant qu’il n’y a pas de l’art contemporain africain, le commissaire Simon Njami ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire de l’art. Fini les anciennes catégories, l’art issu et inspiré de l’Afrique se déploie désormais fièrement dans le monde entier. L’exposition qui vient d’ouvrir ses portes dans la Grande Halle de La Villette, à Paris, avec les œuvres d’une cinquantaine d’artistes, est un nouveau test à grande échelle.

Quel chemin parcouru ! De la culture colonialiste imposée en passant par l’exotisme, l’art africain dénigré ou occidentalisé, jusqu’à la reconnaissance avec l’expo Les Magiciens du monde en 1989, l’affirmation avec Africa Remix de 2004 et la nouvelle vision d’Afriques Capitales aujourd’hui. Une exposition où le continent noir intègre, digère, bonifie et sublime à son tour sans complexes l’art venu du monde entier sous les auspices de l’Afrique.

Afriques Capitales, « une ville, un labyrinthe »

On pourrait interpréter l’approche du commissaire même comme une déclaration universelle des droits des artistes de vivre dans la même cité que tous les autres. Car avec Afriques Capitales, Simon Njami, par ailleurs aussi commissaire de la dernière Biennale de Dakar, voulait aller au-delà de son exposition mémorable de 2004, Africa Remix, il voulait construire une ville. « Oui, Afriques Capitales est une ville, un labyrinthe, c’est aussi un foutoir, souligne le curateur, parce que nous vivons des périodes où les gens tentent à territorialiser le monde en disant : « tu as le droit d’aller là, mais pas là. Là, c’est chez moi, là, ce n’est pas chez toi. » Et ce que j’aime dans la métaphore de la ville, c’est que la ville appartient à tout le monde. »

Un avis partagé par Godfried Donkor, artiste né en 1964 au Ghana, vivant depuis 1973 en Angleterre. Il présente des portraits de lutteurs sénégalais sous forme de collages de peintures sur un journal agrandi du Financial Times dont il a inséré des proverbes ghanéens et des dates marquantes de l’histoire afro-américaine : « Pour moi, cette idée de Afriques Capitales est une idée fascinante, parce que cette capitale ne doit pas forcément exister en Afrique elle-même, mais partout où nous nous trouvons. »« Personne ne fait de l’art africain »

Je suis africain affiche de son côté François-Xavier Gbré. Né à Lille et travaillant à Abidjan, cet artiste franco-ivoirien présente une installation ironique en néon et en langue chinoise (« Wo shi Feizhou »). En dénonçant ainsi l’emprise de plus en plus grande de la Chine en Afrique fait-il de l’art africain ? « Je crois que personne ne fait de l’art africain, martèle Simon Njami. Seuls les critiques font de l’art africain. Les artistes font de l’art. Ils viennent de Chine, de Kampala, de Nairobi… et ils font d’abord de l’art. Qualifier les gens par rapport à une géographie, c’est encore une fois les « essentialiser », de leur enlever une part d’eux-mêmes. »

D’un point de vue artistique, l’œuvre de François-Xavier Gbré symbolise bien le nouvel ordre souhaité ou révélé par le commissaire : le rapport de force est sur le point de basculer, pas encore sur le marché de l’art, mais déjà dans les têtes des artistes et des spectateurs. Je suis africain questionne cette prédominance de l’Autre dans ses propres sphères de pouvoir.

« Falling Houses », les maisons renversées

À Afriques Capitales, le facteur « africain » domine et – si besoin – c’est aux autres influences et inspirations à se justifier sur leurs origines. Ainsi, les points de vue sont renversés comme les cabanes suspendues au-dessus de nos têtes par Pascale-Marthine Tayou. L’artiste camerounais a imprimé sur ses Falling Houses des images d’origines divers dans un but précis : abolir les dogmes, appeler à construire un endroit à vivre ensemble.

Avec Alep, le Malien Abdoulaye Konaté nous rappelle ô combien c’est difficile. Dans sa fresque en textile et à moitié rouge sang, les corps humains placés à l’horizontale expriment la douleur et la violence. Seul l’esprit, ici sous forme du minaret, reste encore capable à rester debout et à respirer dans la partie claire de l’œuvre.Une Afrique métaphorisée

Cette « ville », d’un genre nouveau et immergée dans la Symphonie urbaine de Lucas Gabriel d’une Afrique métaphorisée, est déclinée à Afriques Capitales de mille manières et sur une multitude de supports : photographies, peintures, assemblages, sculptures, vidéos, installations… Il y a les Débris de Justice, Dakar immortalisés par Antoine Tempé, photographe français enraciné depuis 2011 au Sénégal ; sans oublier le Minaret réalisé avec du bois trouvé et du cristal par Moataz Nasr qui représentera cette année l’Égypte à la Biennale de Venise. Nabil Boutros, né en 1954 au Caire, a sculpté dans le ciel de la Grande Halle Un rêve, un nuage mystérieux. Placé au cœur de la cité, le Labyrinthe de l’Egyptien Youssef Limoud, Grand prix de la Biennale de Dakar en 2016, évoque à la fois la destruction et la force de la beauté :

« Ces ruines représentent l’état d’esprit du Moyen-Orient aujourd’hui. Quand vous êtes à l’intérieur des ruines, vous vous retrouvez dans un labyrinthe. C’est un labyrinthe fait de ruines, mais même les ruines possèdent une certaine beauté. » Aujourd’hui, il vit surtout à Bâle, en Suisse, et décrit l’Égypte comme un pays où « il n’y a pas de liberté, juste de pauvreté, de faim et d’oppression ». Se définit-il comme un artiste africain ? « Je ne crois pas en une identité ou d’être un Égyptien ou un Africain. Je suis juste un être humain, un fils du monde, même si j’ai un lien mystique avec l’Égypte où je suis né. »

« Afriques Capitales », « une nouvelle espace »

Inspiré par Géricault, Le Radeau de la Méduse de l’artiste plasticien Alexis Peskine ne traverse pas la mer, mais Paris. Dans cette installation vidéo très esthétique et très intrigante, un homme avec des Tours Eiffel sur la tête nous fait réfléchir sur les symboles du colonialisme et les rêves des immigrants échoués en France : « Normalement, on devrait leur dérouler un tapis avec des fleurs, vu à quel point on bénéficie encore de l’exploitation de leurs pays. »

Ce qu’Afrique Capitales signifie pour lui, Français installé au Sénégal, fils d’un père russe et d’une mère brésilienne ? « Pour moi, ce n’est pas forcément un lieu. Ça part d’une énergie de l’intérieur des personnes. En fait, on crée une nouvelle espace. C’est aussi la manière dont on se définit et dont on montre notre identité. Mais ce n’est pas quelque chose qui est en rapport qu’avec l’Afrique. C’est aussi la diaspora, les Afro-descendants, les gens qui ont été déportés il y a des siècles, comme ma famille, des Afro-Brésiliens. » Migration et désenchantement

En écho résonne More Sweetly Play the Dance, la danse macabre projetée par le Sud-Africain William Kentridge sur huit écrans. Une procession à la fois vers et contre la mort. Une allusion lyrique aux réfugiés et déplacés du monde moderne. Le Nigérian Abdulrazaq Awofeso a transformé la même thématique en une planète plate habitée par des petits bonhommes. Un monde agité par les migrations et les désenchantements.

« L’œuvre parle de cette tentation d’aller d’un endroit à un autre, parfois pour des raisons économiques, parfois pour des raisons religieuses ou sociales ou parce qu’on a tout simplement envie. Mais de l’autre côté, on n’est pas toujours bienvenus, même si, au final, les migrants ont souvent contribué à y construire les villes. Car personne ne peut tout construire tout seul. Il y a toujours une influence venant de l’extérieur. Dans Afriques Capitales, les artistes viennent du monde entier, mais ils réussissent à construire ici une nouvelle ville. »

Source:www.rfi.fr

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