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Samuel Nja Kwa : « L’histoire de l’esclavage, c’est une histoire du monde »

samuelCe 10 mai, journée nationale de commémoration sur la traite, l’esclavage et leurs abolitions, instaurée en 2006, la cérémonie officielle a eu lieu dans les Jardins du Luxembourg, à Paris, en présence du président François Hollande et de son successeur Emmanuel Macron. Au nombre des manifestations en France, l’exposition « Impressions mémorielles » au Musée de l’Homme. Dix photographes français, africains, brésiliens exposent leurs œuvres jusqu’au 10 juillet 2017. Un « regard artistique et contemporain sur un sujet longtemps occulté », explique son commissaire, Samuel Nja Kwa. Photographe depuis vingt ans, il fait lui-même partie des exposants. Nous l’avons rencontré dans son atelier du 20e arrondissement. Interview.

RFI : Vous dites que l’exposition Impressions mémorielles part d’un travail personnel et que vous en êtes le commissaire d’abord parce que vous êtes photographe. Expliquez-nous.

Samuel Nja Kwa : J’avais commencé une recherche intitulée « Qu’avez-vous fait de mes ancêtres ? » autour de la mémoire et de l’esclavage. Au bout de deux ans, je m’étais demandé comment montrer mon travail de la meilleure façon. Et en cherchant des lieux sur internet, j’ai vu que d’autres photographes avaient travaillé sur la question. D’où l’idée de faire une exposition collective autour de ce thème.

Qu’est-ce qui vous lie personnellement à la mémoire et à l’esclavage ?

C’est un sujet qui me concerne. Je suis Africain, né à Paris. Je travaille aussi sur le jazz, une musique qui parle de l’esclavage et de la mémoire. Ce sont mes propres études. Et puis, l’histoire de l’esclavage, c’est une histoire du monde.

Parmi les photos que vous avez choisi d’exposer, parlez-nous d’abord des vôtres.

Bizarrement, pour ce projet, j’ai fait des autoportraits. Je me suis mis dans la peau d’un esclave. J’ai commencé par me prendre moi-même en photo. J’ai essayé de me maquiller en faisant des scarifications sur mon dos. Et il y a des choses précises que j’ai vues et lues sur l’esclavage. Donc, j’ai porté les chaînes. Je suis allé faire des photos à Zanzibar, en Martinique, en Guadeloupe et même à New York… J’ai essayé de vivre au plus près ce qu’ont vécu les esclaves. Évidemment, il n’y avait pas de ressenti. On n’est pas à la même époque. C’est un travail contemporain pour expliquer ce que c’est l’esclavage.

L’effet corporel, physique que l’esclavage peut avoir sur vous… Puis l’effet visuel, que vous renvoyez aux spectateurs…

Oui. Que le public ait un regard et une pensée. Que quand on regarde, on se dise « Ah, mais, c’était donc comme ça que ça s’est passé. Il y a eu ça, il y a eu ça… » Je me suis aussi inspiré de lithographies que je suis allé voir dans les musées. Au musée de la Marine, à Bordeaux, il y a des images là-bas. J’ai été aussi à Nantes. Tout cela m’a donné envie de créer. La création. Sur l’esclavage, il existe beaucoup d’arts visuels, des installations, de la peinture, mais très peu de photographies.

Venons-en aux autres photographes. Quel regard proposent-ils ?

Ce sont leurs regards divers sur l’esclavage qui a donné ce projet. Les photographes que j’ai rencontrés viennent du Brésil, de la Martinique, de la Guyane, de la Guadeloupe, du Pérou, de l’Afrique aussi. L’Afrique est partie dans différents coins du monde. Le photographe Claudio Edinger, qui est Brésilien, a travaillé sur la population brésilienne aujourd’hui. Un autre, José Bassit, né à Sao Paulo, a travaillé sur les religions, le Candomblé, Iemanja. Ce sont autant de parties d’Afrique qui sont ailleurs. Robert Charlotte, né en Martinique, a travaillé sur les Garifuna, un peuple d’Afrique que l’on trouve à Saint-Vincent et pas très loin du Mexique. Voilà quelques-uns des photographes qui ont travaillé différemment sur l’esclavage.

Comment ont-ils travaillé ? Sur l’actualité de l’esclavage…

Ils ont travaillé sur les traces… Que reste-t-il de l’esclavage aujourd’hui ? Il en reste les peuples. Des Africains, qui ne sont même plus Africains d’ailleurs, mais qui sont maintenant Antillais, Cubains, Brésiliens… Étant enfant, je voyais des Noirs partout à Paris. Quand je demandais d’où ils venaient, on me disait des Antilles, d’Amérique, d’Afrique. Comment des Noirs venus d’Afrique se sont-ils retrouvés là ? Les traces de l’esclavage sont passées par là. En grandissant, ça m’est resté. Et j’espère qu’on les retrouvera à travers ces travaux.

Justement, cette mémoire qui se traduit en traces, quelle vision générale en tirez-vous ?

À travers sa création, chaque photographe exprime un regard contemporain. Par exemple, Claudio a fait des images un peu floues, mais très belles. Il s’est arrêté au côté esthétique de l’image des populations afro du Brésil. José Bassit s’est arrêté sur la mer. Le rapport entre l’esclavage et la mer. Et en même temps, Iemanja [reine des eaux et des mers vénérée au Brésil, mère des Orixas, divinité du Panthéon Yoruba, ndlr]. La mer, l’eau, parce que les esclaves sont arrivés par là.

De quelle sorte de photographies s’agit-il ?

Ce ne sont vraiment pas des travaux commandés pour illustrer un thème. Chaque photographe a choisi d’orienter son travail. Par exemple Céline Anaya Gautier, qui est d’origine péruvienne, a travaillé sur l’esclavage aujourd’hui. Son travail, Esclaves au paradis, a été fait à la frontière entre Haïti et Saint-Domingue, où elle a rencontré des coupeurs de canne qui travaillaient depuis des années dans les champs dans des conditions effroyables. Et ceci, de nos jours. Il y a quelques siècles, les esclaves africains ont travaillé comme ça aussi. Et aujourd’hui, ça existe encore. Ce n’est pas un travail d’illustration, mais un travail d’éducation, de dénonciation. Ces travaux sont faits pour parler d’un sujet dont personne ne parle.

Pourquoi les gens ont-ils encore du mal à en parler ?

On se dit que c’est un sujet difficile. Et pourtant, c’est un sujet qu’on devrait enseigner à l’école. Beaucoup d’enfants ne savent rien de l’esclavage et n’ont aucune notion de la manière dont l’histoire s’est passée. Même dans les programmes scolaires, cela n’occupe qu’une toute petite partie. Je ne dis pas que ça devrait occulter tout le reste, mais on devrait peut-être amener les enfants à en savoir un peu plus sur l’esclavage.

En résumé, qu’est-ce qu’on apprend et qu’on devrait savoir et qu’on va aller évidemment découvrir dans l’exposition Impressions mémorielles ?

On apprend que les esclaves sont partis d’Afrique, par milliers, par millions, voici quatre ou cinq siècles. Qu’ils ont été arrachés de leurs terres et vendus à des Blancs pour des raisons économiques. On apprend aussi que le coton qu’on porte est un produit de l’esclavage, le tabac qu’on fume également, le sel, le café, le sucre… Il y a plein de matières, de produits comme ça, et plein de villes qui ont été construites sur l’esclavage. À Nantes, on voit encore des traces de l’esclavage, des mascarons sur les porches des maisons. Des choses qu’on voit tous les jours, mais qu’on ne remarque pas. Quand on porte un habit, on s’en sert de façon banale tous les jours, mais il faut le savoir aussi.

Est-il question de réparation dans cette exposition ?

Ah non, non, non ! Là, on n’est pas dans cette dimension-là. Ce n’est pas une revendication politique. C’est un travail d’éducation. On apprend, on regarde, on observe. Juste une façon de pouvoir parler de la mémoire de l’esclavage différemment, mais sans revendiquer quoi que ce soit. Il n’en est pas question [rire]. On n’est pas là pour juger qui est mal et bien. Chaque photographe exprime sa vision et le public regarde et puis s’approprie ou pas ce sujet, mais on est informé. Voilà.
POUR MEMOIRE

Des journées de commémoration de l’abolition de l’esclavage sont aussi célébrées à Mayotte, le 27 avril, le 22 mai en Martinique, le 27 mai en Guadeloupe, le 10 juin en Guyane et le 20 décembre à La Réunion.

De la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen en 1789 à la première abolition en France en 1794, puis à la seconde en 1848 ; de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948 à la reconnaissance en France en 2001, de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, le combat abolitionniste depuis plus de deux siècles se situe au cœur du droit à la dignité humaine. Si la traite atlantique et les systèmes esclavagistes avaient disparu à la fin du XIXe siècle, l’engagement pour l’abolition de l’esclavage est toujours d’actualité.

Selon les Nations unies, une personne asservie est un individu dont le mouvement ou la possibilité de prendre des décisions sont à ce point réduit qu’il n’a pas le droit de choisir son employeur.

Article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ».

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