Aurélien Pauwels : « La France doublement en tension »

Aurélien Pauwels, étudiant en sociologie, a publié au début de l’été « La France doublement en tension ». Pendant plusieurs années, au cours de son cursus, il a écouté des Français qui expriment leurs rêves, leurs douleurs, leur résignation ou leur ras-le-bol 

« Quand j’ai interrogé ces Français, et j’ai passé du temps avec chacun d’entre eux, ils se sont livrés sans filtre. Ce n’est pas que ces gens ne veulent pas travailler, au contraire, ils travaillent dur et tout le temps. Ils sont disponibles, ils font tout ce qu’on leur demande mais à la fin, ils n’y trouvent aucune récompense, aucune satisfaction. Il y a une accumulation. Se mêlent le travail et la vie personnelle. Ces personnes ont connu des accidents de la vie. Aujourd’hui, ils expriment au contraire un désespoir. Ils ne rêvent plus, ils survivent. Ils ne se voient plus d’avenir. » Il faut évidemment accepter la modernisation mais certains n’ont même pas accès à Internet. Certains n’ont d’ailleurs même pas d’ordinateur. Ils s’appuient sur les petits services de proximité qui disparaissent. Certains de ceux que j’ai rencontrés avaient pratiqué plusieurs métiers. Et même à 45, 50 ou 55 ans, ils ne trouvent pas encore la satisfaction. »

« Je ne suis pas un visionnaire. Je ne vois pas ce que les gens ne perçoivent pas. Quand j’ai interrogé ces Français, et j’ai passé du temps avec chacun d’entre eux, ils se sont livrés sans filtre. J’ai ensuite pris leurs propos bruts.

Il m’est vite apparu un sentiment de ras-le-bol. Ce n’est pas que ces gens ne veulent pas travailler, au contraire, ils travaillent dur et tout le temps. Ils sont disponibles, ils font tout ce qu’on leur demande mais à la fin, ils n’y trouvent aucune récompense, aucune satisfaction. Cela a fini par s’accumuler. Et c’est ce qui donne la situation d’aujourd’hui. Mais non, je n’ai pas vu le mouvement venir, ce serait mentir. »

« La violence est montée crescendo au cours des cinq années »

Quand vous avez rencontré vos interlocuteurs, nous n’étions pas dans un climat de tension, de violence, comme aujourd’hui. Et pourtant, à vous lire, on sent une forme de violence latente…

« Oui, il y a une accumulation. Se mêlent le travail et la vie personnelle. Je le décris assez peu dans le livre mais ces personnes ont connu des accidents de la vie, des dépressions, des séparations, des disparitions de proches, comme tout le monde.

La violence est montée crescendo au cours des cinq années pendant lesquelles j’ai mené mes interviews. Ils se retenaient jusqu’alors, je pense. Il y avait encore un espoir. Mais aujourd’hui, ils expriment au contraire un désespoir. Ils ne rêvent plus, ils survivent. Ils ne se voient plus d’avenir. »

« Parlez des gens en les qualifiant de « France qui clope et qui roule en diesel », c’est d’une gravité extrême »

Vous dites d’ailleurs que parmi ceux que vous avez interrogés, il n’y a pas de profiteurs du système, mais qu’ils attendent une protection de l’Etat pour apporter une contre-pouvoir au libéralisme. Les gens sont donc en décalage vis-à-vis des élites qui n’imaginent pas le monde comme eux…

« C’est tout à fait cela. Les gens dans la rue ne sont plus dupes. Il ne faut pas leur resservir le couplet de l’immigration ou du bouc émissaire pour noyer le poisson. Il faut évidemment accepter la modernisation mais certains n’ont même pas accès à Internet. Certains n’ont d’ailleurs même pas d’ordinateur. Ils s’appuient sur les petits services de proximité qui disparaissent. J’ai rencontré des gens qui ne savent pas rédiger un CV, une lettre. Mettre une date dans une lettre, une virgule au bon endroit, un point, certains ne savent pas, qu’ils vivent à la campagne ou dans une cité. Ils ont besoin d’être accompagnés. Si vous retirez les personnes qui peuvent les aider, cela donne le résultat que l’on voit aujourd’hui.

Parler des gens en les qualifiant de « France qui clope et qui roule en diesel », c’est d’une gravité extrême. Leur dire d’acheter une voiture pour polluer moins quand ils gagnent 700 euros par mois, voire moins, c’est de la provocation pour eux. Dans l’entreprise où je travaille pour financer mes études, certains gagnent les premiers temps 250 euros. Alors, entendre le ministre des Comptes Publics dire qu’on ne trouve pas un restaurant à moins de 200 euros à Paris, c’est une vraie violence, crue, pour eux. »

« La docilité dont ils ont fait preuve jusqu’alors vient de leur éducation : ne pas répondre, obéir »

 

Vous dites en revanche que la nouvelle génération, c’est-à-dire la vôtre puisque vous avez 27 ans, ne compte pas être mise sous pression. Ce qui est,  en revanche, la réalité des plus âgés… 

« Certains de ceux que j’ai rencontrés avaient pratiqué plusieurs métiers. Et même à 45, 50 ou 55 ans, ils ne trouvent pas encore la satisfaction. Je pense à ces ambulanciers avec lesquels j’ai passé plusieurs semaines, payés au smic, qui ne voient aucune évolution pour eux. Ce sont, eux, les Gilets jaunes : une population disparate. La docilité dont ils ont fait preuve jusqu’alors vient de leur éducation : ne pas répondre, obéir. Cela date de la nuit des temps. Les jeunes n’ont plus envie de subir cela. »

Vous avez trouvé un peu d’espoir malgré tout ?

« Ceux qui en montrent un peu, qui rêvent encore, ont un niveau intellectuel relativement élevé, ont des diplômes. Ils pensent pouvoir y arriver. Ils ont une certaine confiance, assurance en eux, qui leur dit qu’il y aura des jours meilleurs. Les autres se savent condamnés.

En revanche, on peut voir un peu d’espoir dans le rapport qu’entretiennent les gens dans le conflit. Quand je rentre chez moi à Couzeix, je vois que les Français se parlent et sont compréhensifs vis-à-vis des Gilets jaunes. »

Travailler pour financer vos études, cela vous a-t-il aidé à comprendre ce qu’ils vous ont confié ? 

« C’est vrai que cela a été plus simple. Mon but était de laisser parler les gens et de faire une synthèse de ces entretiens.

Mais dans ce livre, je suis allé au-delà de ce que nos professeurs enseignent en sociologie et qui nous disent de ne pas faire de politique. Notre travail est selon eux d’interroger la société mais sans agir sur elle. J’avoue que j’ai un peu de mal avec cela. Pour moi, la science doit servir, proposer. »

Propos recueillis par Olivier Chapperon

 (*) La France doublement en tension, d’Aurélien Pauwels, aux Editions Baudelaire. 136 pages, 14 euros.

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