Recette du populisme à la française

Le populisme est devenu un plat mondial. De nombreux pays l’ont à la carte, avec quatre ingrédients communs, plus des adaptations locales.

Commençons par les quatre ingrédients : immigration d’abord et surtout, crise financière, inégalités, scandales ensuite. Immigration : c’est un ingrédient complexe, combinant des arrivées d’étrangers importantes (ou non), dans un pays en plein-emploi (ou non), ayant déjà (ou non) une importante population immigrée. Les États-Unis ont ainsi un important flux d’immigrés (1,2 million d’entrées d’immigrés permanents selon l’OCDE, chiffre en baisse – comme partout), mais où, surtout, la population d’immigrants atteint 13,5% du total (6,6% étant devenus citoyens, 6,9% non). Ce pourcentage est le plus élevé depuis… 1890.  Au Royaume-Uni, 350 000 immigrés annuels, plus un taux d’étrangers à 7,7%, expliquent peut-être une part du Brexit. Sur l’Allemagne pèse un afflux important d’immigrants (1,1 million), dans un pays où le taux d’étrangers est de 9,3%. L’Italie, elle, réagit sans doute à la hausse de l’afflux (212 000 immigrés officiels), avec un taux de chômage élevé (10,6%) et 8,3% de sa population déjà étrangère. Et en France ? On compte 259 000 entrées d’immigrés permanents en 2016 (OCDE), 8,9% d’immigrés en 2014 (Insee), 8,8% de musulmans (source : Pew Center). Et l’Insee ajoute « sur la période 2006-2014, la population de nationalité française a augmenté de 2,1 millions de personnes et celle de nationalité étrangère de 500 000 ».

Crise financière ensuite, toujours celle de 2008. Elle pèse, car personne ne pense en être sorti. Le modèle du « succès-angoisse » est américain. Les États-Unis sont en croissance, mais moins. En plein emploi, mais les salaires y augmentent peu. Les achats de bons du trésor de la Fed y ont fait baisser les taux longs, mais que se passera-t-il quand elle en aura beaucoup vendu, avec la montée du déficit public ? Pendant ce temps, la zone euro avance lentement (1,6% l’an) vers 2% d’inflation, avec un taux de chômage de 8,1% et un coût unitaire du travail à +2,2% sur un an ! Plus assez de profit aux États-Unis, pas assez en zone euro !

Inégalités en troisième lieu, avec les tensions qu’elles suscitent, par les écarts de salaires, d’héritage (la moitié des patrimoines dans les pays avancés), plus l’ascension des valeurs boursières de la « nouvelle économie », avec ses milliardaires propriétaires, salariés et « startupeurs ». Donc il faudrait taxer plus les revenus, les actions et l’héritage pour « calmer » le tout, en l’égalisant ? Où commencer : France, où 1% des ménages possède 18% du patrimoine, Allemagne où 1% en a 29%, États-Unis où 1% en a 38% ?

Scandales enfin. Corruption, conflits d’intérêt, élections et appels d’offre truqués, sondages et pétitions bidonnés, fake news et médias aux ordres (conscients ou non) de puissances nationales ou étrangères : nous ne savons plus où donner de l’indignation !

Evidemment, ces ingrédients dépendent des conditions locales. Aux États-Unis, la suprématie des blancs est en jeu, plus celle du pays par rapport à la Chine. Au Royaume-Uni, la perte de la singularité britannique face à la « continentalisation » inquiète. En Italie, c’est l’addition de la paupérisation du sud et des jeunes à celle des boat peoplequi franchissent la méditerranée.

Mais, pour réussir le plat populiste, il faut un Chef, un seul. Trump excelle dans ce rôle, voulant protéger les États-Unis du Mexique, les renforcer par rapport à la Chine, les faisant sortir (climat) ou s’éloigner d’engagements internationaux (ONU, Otan). Sauf que les autres grands pays n’en ont pas : Theresa May guide le Brexit, auquel elle est opposée, l’Italie se déchire entre populismes du nord et du sud.

Et la France ? Elle était tiraillée entre deux populismes extrêmes quand les gilets jaunes sont arrivés, empruntant des traits aux deux : anti-élites, anti-riches, anti-Paris. Mais pas de chef unique : Mélenchon et Le Pen restent éloignés, les gilets jaunes débattent.

D’où l’importance des élections européennes du 26 mai : les gilets jaunes vont-ils s’unir, ou se répartir ? Se répartir, c’est l’idée des partis extrêmes, dans une opération en deux temps. D’abord leurs deux chefs s’affrontent, chacun cherchant à attirer le maximum de « gilets ». Ensuite la réunion (électorale) a lieu, avec pertes bien sûr, autour du chef gagnant… pour gagner. Et faire quoi ? Nous verrons si les terribles lois de l’histoire économique jouent. Mais nous voilà prévenus.

Jean-Paul BETBEZE

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