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Recherche Conseil Médias Livres Zoom Blog Xi Jinping, Kim Jong-un, Poutine, Trudeau, Erdogan… : comment jouer avec Trump au « jeu de la poule mouillée » ?

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Pas facile ! Le « jeu de la poule mouillée » est celui où un joueur en défie un autre, pour savoir jusqu’où il pourra tenir. Donald Trump menace ainsi de quitter l’Alena, l’accord commercial qui lie les États-Unis au Mexique et au Canada (Nafta en anglais), sous prétexte que ces derniers y seraient trop avantagés. Il menace d’augmenter les droits de douane, puis le fait, puis menace de les augmenter encore, jusqu’à ce que l’un (Mexique), puis l’autre (Canada), cède. Chaque joueur connaît le rapport de force. Chacun sait aussi jusqu’à quand résister aux États-Unis : avant les élections intermédiaires américaines, pour que Donald Trump puisse se glorifier d’avoir gagné.

« Poule mouillée » ? « Game of chicken » en théorie des jeux : nous nous souvenons du film de 1955, « La fureur de vivre » (Rebel Without a Cause) avec James Dean et de sa joute contre le chef de la bande dans laquelle il veut entrer. Est admis celui qui reste le plus longtemps possible dans une voiture qui roule vers un précipice, à côté de l’autre voiture, conduite par le chef de la bande. Freiner ou sauter trop tôt, c’est être une « poule mouillée », donc perdre. Gagner, c’est donc résister le plus longtemps possible, plus que l’autre, qui cède.

Aujourd’hui, les Etats-Unis jouent à ce même jeu avec de plus en plus de « partenaires ». Mexique, Canada, puis Corée du Nord, Chine, Russie, Turquie, Allemagne… Evidemment, ils ont un objectif économique : rester autant que possible le premier PIB du monde. Il s’agit pour eux de conduire le plus longtemps l’automobile… vers le précipice ? Pour y pousser les autres ? Cet objectif économique, largement symbolique, dicte pour l’essentiel leurs actions diplomatiques. C’est ainsi qu’ils jouent au jeu de la « poule mouillée » avec « l’autre ». Mais cet « autre » n’est pas forcément une poule mouillée. Il est évidemment plus faible, mais peut préparer des stratégies de rechange, de revanche, d’alliances, parfois à son détriment (avec moins de libertés publiques par exemple), parfois dangereuses, sous la pression de la crise. Trump veut des joutes. Il pousse à séparer et diviser les joueurs pour les défier individuellement, et gagner. Mais ceci peut tout aussi bien les pousser à d’autres alliances, puisqu’ils ont vu « la fureur de vivre » !

Entretemps, Donald Trump déstabilise le paysage économique mondial. Comme le Mexique sait qu’il va perdre dans la signature du nouvel Alena, il peut nouer des alliances avec la Chine pour y produire des automobiles, sachant qu’il a des coûts de production encore plus bas qu’elle ! Le risque de déstabilisation des « chaîne de valeur » est conséquent. La réponse à ce même « jeu » du Canada est simple : les États-Unis représentant 40% de ses exportations. Ils devront céder, mais n’oublieront pas et chercheront aussi de nouveaux alliés : Vancouver est (presque) un port chinois.

Le jeu sera plus tendu avec la Chine : les États-Unis augmentent leurs droits de douane, et menacent de continuer (comme toujours). Ils renforcent la surveillance de leurs droits de propriété, demandent à ce que leurs entreprises puissent s’y installer et les contrôler, notamment les banques. Ils veulent que le yuan ne soit pas « manipulé », ce qui veut dire ne baisse plus par rapport au dollar. La Chine sait que les États-Unis veulent la freiner dans sa croissance par l’export, au risque de la déstabiliser, les pays émergents avec. Mais elle sait aussi que Trump se disperse et ne peut gagner partout. Elle négocie donc un peu, vend des actifs aux États-Unis, n’achète plus leurs bons du trésor, renforce ses liens en Asie et en noue plus en Afrique, là où les États-Unis sont pris au piège de la baisse de leurs aides et de leurs crédits.

La zone euro entre alors dans la danse. L’euro est accusé par Donald Trump d’être manipulé, sous prétexte de son fort excédent commercial, en fait de celui de l’Allemagne et de ses Mercedes. Où tout cela va-t-il… conduire ?

En économie, nous ne savons pas traiter ce monde où les États-Unis (alias Donal Trump) avancent jusqu’à ce que les autres cèdent et deviennent « la poule mouillée » aux yeux de tous. « Canal de l’incertitude » est le mot élégant qu’ont trouvé les économistes pour dire qu’ils sont égarés, dans cet univers trumpien. Ce canal, en effet, ne mène pas, par définition, à une destination prévisible. Avant, les théories économiques classiques nous guidaient sous la férule de leurs lois (économiques avec Smith, démographiques avec Malthus, politiques avec Marx). Puis ce fut l’heureux temps des choix néoclassiques, en quête de l’optimum (Pareto), avec les soutiens publics quand on se trompait (Keynes). Puis on nous a parlé des excès de l’état, des monopoles, du laissez-faire et de la bourse. Aujourd’hui, « l’incertitude radicale » est alimentée par Donald Trump. S’ouvrent devant nous des issues nombreuses, non probabilisables, comme autant de pistes d’atterrissage, mais plus ou moins sûres. Nous sommes face à de multiples voitures et trajets, pour aller ici ou là, sans information ni tickets retour.

Les économistes sont perdus, commentant en France (ou en Europe) la croissance, le déficit, l’emploi ou les inégalités. En même temps les risques montent, face à la multiplication des jeux américains. L’idée de Trump est d’enclencher une série suffisante de succès. Les marchés se demandent ce qu’il adviendra des perdants et achètent le dollar. Et si les jeux imbriqués de poule mouillée de Donald Trump ne marchent pas comme prévu, alors c’est la crise mondiale, la recherche de l’abri le plus sûr, et le dollar monte !

Bref, dans ce moment où se joue la nouvelle hiérarchie des puissances mondiales (et de leurs valeurs), la bataille est celle où gagne, aujourd’hui, le plus puissant au jeu de la poule mouillée. Mais tout le monde comprend qu’il faut s’y préparer, renforcer les économies régionales, prévoir l’après dominance américaine. Nos outils économiques, adaptés à un climat coopératif, ne sont pas pertinents dans la tension actuelle. N’oublions pas que celui qui défiait James Dean, le grand chef, accroche, dans le film, sa manche à la poignée de la porte. Il ne peut plus l’ouvrir, et plonge dans le ravin. La « poule mouillée » peut se venger, ou celui qui défie tout le monde peut ne pas freiner à temps.

Jean-Paul BETBEZE

Atlantico

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